L’accueil par la culture

Devant des centaines de responsables culturels présents au BIS (Biennales Internationales du spectacle) de Nantes, la ministre de la Culture Françoise Nyssen a lancé un appel aux acteurs culturels afin qu’ils agissent en faveur des migrants et leur ouvrent les lieux de culture. Simple manœuvre politique à l’heure où le projet de loi sur l’immigration présenté par le Gouvernement provoque des remous au sein de sa propre majorité ou ambition politique réelle ?

Si nombreux sont ceux qui critiquent une annonce, il faut néanmoins rappeler la relation historique qu’entretient la France entre culture et immigration. Il suffit en effet de se rappeler de tous ces migrants que la France a accueilli, ceux qu’elle a protégé et ceux qui l’ont enrichi. Terre d’accueil de grands peintres comme Picasso ou Chagall, de chanteurs comme Serge Reggiani ou plus récemment Mika, des poètes tels Guillaume Apollinaire… sans parler de Goscinny et Uderzo qui ont contribué à forger la vision et l’historiographie des Gaulois, ancêtres mythiques (et souvent manipulés) des Français.

En juin 2017, le Conseil de l’Europe avait publié un rapport pour contredire les idées reçues selon lesquelles les migrants représenteraient une « menace » pour les pays européens en démontrant qu’au contraire, ils pouvaient contribuer à la richesse économique et culturelle de leur pays d’accueil. Le rapport insiste sur la diversité culturelle présente dans les pays européens grâce aux migrations, offrant ainsi de nouvelles découvertes et tendances dans l’art, la mode, la cuisine ou encore le sport. La diversité renforce également la tolérance au bénéfice d’une ouverture d’esprit à l’opposé de la croissance des stéréotypes et discours discriminatoires, qui ont été à l’origine de grands conflits et destructions dans le Vieux continent. Ainsi, il n’est pas nouveau d’envisager les migrations comme un terreau de culture et in fine un « rempart à la barbarie ».

De fait, de nombreuses initiatives conduites par les acteurs culturels veulent déjà favoriser l’intégration des migrants et réfugiés. Parmi celles-ci, on peut citer les nombreuses actions de l’association Singa qui propose un large agenda culturel pour accueillir migrants et réfugiés intéressés par les musées, la musique, la danse, la cuisine, la poésie, la photographie ou le cinéma. L’association La Obra (Douarnenez) est une compagnie théâtrale qui a mis en place le projet « Caminando » avec les réfugiés du CAO (Centre d’accueil et d’orientation) la commune de Kerlaz en proposant des stages d’initiation au théâtre ainsi que des ateliers d’échasses ! L’association le BAAM propose de nombreux ateliers dans la capitale dont des ateliers de danses urbaines. Le Louvre a mis en place un projet de médiation, « visites pour tous » à destination des réfugiés et demandeurs d’asile. L’Atelier des artistes en Exil propose en ce moment un atelier théâtral à Paris avec des cours dispensés par la comédienne Lisa Spatazza. Le centre d’hébergement d’urgence Jean-Quarré d’Emmaüs Solidarité, situé dans un ancien lycée, propose chaque semaine à plus d’une centaine de migrants des cours de français, de musique ou encore des sorties culturelles. L’Orchestre de la chambre de Paris collecte les chansons de migrants. Enfin, si  nombreuses soient elles, les initiatives de partage cultuel ne sont jamais de trop !

La ministre a par ailleurs confié à Benjamin Stora, président du conseil d’Orientation du musée de l’Histoire et de l’immigration, une mission de coordination et d’accompagnement de l’action culturelle en faveur des migrants, notamment dans les établissements nationaux du ministère de la Culture. Cette mission vise ainsi à développer l’accès des migrants aux arts et à la culture, à donner la possibilité aux artisans et artistes migrants de poursuivre leur activité en France et à contribuer à l’évolution des regards portés par notre société sur les populations migrantes.

En février 2017 la ministre de la Culture a envisagé de publier une tribune « pro-migrants » avec l’ambition d’ « offrir aux migrants un accueil digne de ce nom ». Françoise Nyssen s’interrogeait alors sur l’importance des efforts menés dans le sens de l’accueil des migrants pour protéger la mémoire de nos concitoyens ainsi que de ceux qui sont accueillis… Mais elle a été fermement invitée par le Premier ministre à ne pas jeter de l’huile sur le feu au moment de débats parfois tendus sur le sujet. De quoi confirmer que la culture a finalement un aspect plus politique qu’il n’en a l’air ?

0 Comments
Leave a reply