Faire de la création artistique un atout pour rapprocher les hommes

Par Laurence Drake, Déléguée générale d’InPACT

Texte extrait de l’ouvrage « 60 idées pour Emmanuel Macron » qui paraîtra demain aux éditions Débats Publics.

Amener les artistes à investir les lieux du quotidien, les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite ou les prisons ; proposer de créer ensemble : n’est- ce pas un moyen de fédérer autour de projets communs pour amener les personnes à s’ouvrir à soi et aux autres, à partager ? Et si le désir de culture naissait de ces expériences ? L’art au quotidien rapproche les hommes. Pour nourrir la vie culturelle et citoyenne, multiplions les projets à taille humaine, en petits groupes, qui sédimentent le corps social et permettent de réels échanges entre l’artiste et chaque personne.

La culture est un vecteur essentiel de développement humain, créatrice de valeur(s) et de lien social. Elle permet de prendre de la hauteur, de mettre en perspective, elle donne sens aux choses. Elle est essentielle et, pourtant, elle n’est pas partagée par tous ni accessible à tous : entre un quart et un tiers des Français sont à l’écart de la culture. Au- delà des freins réels et des frontières invisibles, un constat : le désir n’y est pas. On a perdu le fi l. Les politiques culturelles se succèdent et le souci de la démocratisation culturelle est sans cesse réaffirmé. Les dispositifs se suivent et ne changent guère que de nom au fi l des inspirations ; chacun veut laisser son empreinte. L’échec relatif de la démocratisation culturelle est une réalité qu’on aurait tort de se cacher. Pendant qu’on s’évertue à réinventer des politiques culturelles, le lien social se désagrège, l’appétit de culture s’étiole quand il n’a pas disparu. On crée des dispositifs de grande ampleur au lieu d’être à l’écoute des territoires. Aussi, comment faire ? Comment répondre à cette nécessité de culture et, en même temps, pallier les grandes difficultés que traverse notre société en proie à des tensions et des clivages profonds ? Il existe bien une solution ; elle n’est ni miraculeuse ni vraiment neuve. Et c’est bien justement parce qu’elle a fait ses preuves qu’elle est une bonne solution : l’art au quotidien pour rapprocher les personnes. On parle ici de création partagée, de création collective : films, pièces, performances, livres, opéras, œuvres plastiques, sonores, visuelles, dansées, chantées… Ces projets peuvent prendre des formes variées et se définir ainsi : un artiste choisit d’ouvrir son questionnement, son langage, ses outils, à un groupe de participants ; ensemble, ils vont créer une oeuvre d’art. Ces projets ont en général un énorme retentissement sur les personnes qui y participent et sur leur environnement : la perception que les personnes ont d’elles- mêmes change, les relations se transforment. Bien souvent, le désir de culture émerge.

Lorsque l’artiste fait irruption dans des habitudes bien rodées, il rompt le rythme du quotidien, crée la surprise, déplace. Il invite à se poser des questions qui semblent éloignées des préoccupations, propose d’étonnants moyens pour y répondre. On cherche ensemble, on avance… Les exemples sont nombreux : les participants prennent confiance en eux, se retrouvent, les tensions s’apaisent. Quoi de mieux que de faire ensemble pour apprendre à découvrir soi, l’autre et à se comprendre ? Faire vivre et découvrir l’art à l’école, tout d’abord. Primaire, collège et lycée où enfants et adolescents passent tant de temps. Ils sont les adultes de demain. Ils auront l’art et la culture dans leur besace de départ ; cela change tout. Les projets de résidence en milieu scolaire existent, il faut les encourager, former des personnels qualifiés pour les accueillir et assurer une médiation durable. Il n’est pas question d’animation culturelle ni d’occuper le temps, mais de lancer de vrais projets solides, avec des artistes sérieux. L’exigence et la qualité de la proposition sont seules garantes de résultats durables et profonds. Multiplier les projets, mais des projets à taille humaine. Seuls les petits groupes permettent une réelle transformation de l’individu et, à terme, du corps social. Les classes qui font de l’espace aux artistes voient la concentration des élèves s’améliorer, le niveau grimper sensiblement, le collectif se fédérer autour d’un projet commun. Ce n’est pas vain. Ce n’est pas utopique ni idéalisé. L’art fait des merveilles.

Des projets exceptionnels sont menés dans les hôpitaux, les foyers, les maisons de retraite, les prisons… Là encore, les dispositifs existent et ne demandent qu’à être renforcés, avec exigence et  professionnalisme. L’amateurisme et les bonnes intentions sont de vrais écueils. La qualité artistique est essentielle. Dans les centres de jour, les maisons d’enfants à caractère social, dans tous ces lieux où la fragilité est si prégnante, les projets de création permettent aux personnes de retrouver confi ance en elles, les angoissent diminuent. Et les personnels de soin et d’encadrement de travailler dans des contextes où les rapports humains s’améliorent sensiblement. Plus de bienveillance, moins de violence. Plus de paix, moins de stress. Plus de créativité, plus de possibilités. Ce qui a montré toute sa pertinence dans ces contextes particuliers est tout aussi valable dans les quartiers, les villages ruraux éloignés, les centres- villes abandonnés. Ces projets de création sont incroyablement efficaces pour créer et renforcer le lien social, lutter contre la ghettoïsation, l’exclusion ou l’oubli. Ces projets sédimentent le corps social pour autant qu’ils émanent du territoire et se construisent avec les partenaires locaux – on ne peut pas plaquer les projets comme des pastilles. Enfin, les entreprises qui proposent à leurs collaborateurs des projets de créations participatives voient les effets vivifiants de ces aventures décalées. Un artiste en résidence apporte beaucoup. Les équipes partagent autre chose, chacun peut trouver une voie d’épanouissement par le biais de la créativité. Faire oeuvre ensemble est un ciment solide et durable. Les propositions de sorties au théâtre ou au musée sont beaucoup plus appréciées ensuite… Le désir est né.

Les exemples sont nombreux et pourtant le déploiement de ces projets est trop lent. On privilégie les dispositifs culturels de grande ampleur au détriment de projets artistiques plus discrets mais au très fort pouvoir de transformation et qui sont promesse de changement. L’art permet d’ouvrir des questionnements profonds, de prendre des chemins de traverse. Créer ensemble et découvrir la belle altérité. Voilà une solution toute simple pour élargir les vies et rapprocher les hommes.

 

Laurence Drake est Déléguée générale d’InPACT, Initiative pour le partage culturel et membre du think tank Valeur(s) Cultures. InPACT a reçu en 2017 le Grand Prix du mécénat du ministère de la Culture, saluant l’ensemble de son action depuis cinq ans.

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